En famille à Alger en 2006
En famille
2006
2006 a bien démarré, très bien même !
Tout d'abord Aurélie m'annonce un jour, comme ça l'air de rien, que nous pourrions aller fêter nos trente ans de mariage à Alger (mon mariage avec Anne-Marie, pas avec Aurélie). Le temps d'encaisser la nouvelle, je m'enquiers discrètement : est-ce une idée à elle ou à sa mère ? Deuxième surprise, l'idée vient d'Anne-Marie ; curiosité, jalousie de nous entendre constamment nous dire, Aurélie et moi "la prochaine fois que tu vas à Alger, pense à ceci, ... ou à cela ... et puis passe dire bonjour à machin ..." ?
C'est comme ça que nous sommes tous les deux en amoureux à attendre nos bagages sur les tapis de l'aéroport l’après-midi du 27 mai.
Puis, comme Aurélie était partie avant nous pour faire de nouveaux trous dans la région de Mostaghanem (nouveaux car elle en avait déjà fait l'été dernier avec des étudiants en archéologie de l'Université d'Alger), nous nous retrouvons tous les trois à passer quelques jours ensemble pour la Pentecôte ; ça, c'est nouveau, ou plutôt la dernière fois que c'est arrivé ça remonte à 1982 ... vous me direz, nous n'avons attendu que 24 ans et pas 25 pour recommencer, alors de quoi se plaindre ?
Je suis resté une semaine de plus qu'Anne-Marie car je devais faire une formation, qui finalement n'a pas eu lieu ; alors je m'occupe en rédigeant un nouveau support de cours (c'est le comble du chic, ça, de venir à Alger rédiger un cours pour Toulouse, non ?).
Pendant cette semaine, j’ai eu confirmation du voyage suivant, trois semaines de formation à Alger en juillet ; donc, si je compte bien, j’aurai passé à Alger cinq semaines entre le 27 mai et le 21 juillet, soit neuf semaines ; cinq sur neuf ramené à l’année entière ça fait vingt-neuf semaines, soit presque sept mois. Ne me dites pas que ces calculs ne mènent à rien, ça n’est pas vrai, ils mènent au rêve.
Que fait-on lorsque l’on est pour la première fois trois dans une ville que l’on connaissait comme sa poche et que l’on veut redécouvrir après des années d’absence ? On se promène, bien sûr ; un peu le nez au vent, un peu en cherchant dans ses souvenirs la trace du passé et de sa propre vie. Pour Aurélie et moi, l’exercice n’est pas bien difficile, puisque son dernier voyage remonte à l’an dernier et moi à janvier 2004 ; mais Anne-Marie n’était pas venue depuis notre départ en mars 1982, et le saut dans le temps est bien sûr plus impressionnant. Mais pour autant, elle ne se perd jamais, et retrouve du premier coup l’immeuble où elle habitait jusqu’en 1968, rue Sainte Beuve !
Se promener rue Michelet, rue Horace Vernet, rue Messonnier, quoi de plus normal, c’était son quartier ; les rues sont toujours là, la pharmacie au-dessus du Monoprix aussi, le garage en bas de l’avenue Claude Debussy, la librairie Etoile d’Or et ses livres d’occasion toujours aussi nombreux. Ce qui a changé, ce sont toutes les autres boutiques et ce que l’on y trouve : Anne-Marie avait laissé l’Algérie des sociétés nationales et des approvisionnements chaotiques (rappelez vous “Cocagne et pénuries”), et elle retrouve des magasins débordants de marchandises de toutes sortes, de véritables cavernes d’Ali Baba pour qui a connu les étals mornes des épiciers sans farine ni café ou des marchands de couleurs sans couleurs.
Lors de notre première promenade, nous faisons deux rencontres inattendues, qui sont la preuve de notre célébrité (et pourtant, El Watan avait tenue notre arrivée secrète !). Presque au coin de la rue Ampère, un monsieur de notre âge se retourne et nous salue : “Bonjour M. et Mme Faulx-Briole, je suis un ancien du Lycée Victor-Hugo, je vous félicite d’avoir créé le site Internet du Lycée, et je vous souhaite un bon séjour à Alger”. Agréable surprise, non ? Pas que nous soyons connus au point de devoir circuler dans une limousine aux vitres teintées, mais que quelques anciens nous reconnaissent dans la rue alors qu’ils ne savaient pas que nous étions à Alger. Un peu plus bas, alors qu’Anne-Marie fait du lèche-vitrines dans le plus beau magasin de chaussures de la rue (il y en a beaucoup, maintenant), Rachid Bouzar, un autre ancien du Lycée, qui passait par là lui aussi par hasard, reconnaît mes moustaches et nous finissons la matinée à discuter devant un jus d’orange à la terrasse d’un café en haut de la rue Richelieu.
Quelle impression cela donne-t-il ? Le centre d’Alger donne toujours l’impression que le temps s’est arrêté, d’une part parce 99% des immeubles que nous connaissions il y a vingt, trente, quarante ans sont toujours là et à peu près dans le même état, d’autre part parce que après autant d’années, nous y connaissons plus de monde que nous le pensons, et que même les passants inconnus nous saluent et nous souhaitent bon séjour.
Dimanche de Pentecôte, messe solennelle à la cathédrale du Sacré Coeur, concélébrée par Mgr l’archevêque et tous les prêtres du diocèse. Contrairement aux dimanches ordinaires, la messe est dite dans la nef et non dans la crypte. Pour le rapprocher des fidèles, l’autel est maintenant un beau coffre kabyle posé devant les degrés de l’ancien maître-autel. L’assemblée est assez nombreuse, peut-être une centaine de personnes, il y a là pas mal de gens que nous connaissons, une chorale malgache anime la messe, quelle belle cérémonie ! A l’extérieur de la cathédrale, des renforts de police et de gendarmerie barrent les rues alentours et veillent à ce que rien ne viennent troubler la fête des chrétiens ; ne nous posons pas de questions inutiles, retenons que même si ce n’est pas toujours facile les catholiques célèbrent librement leur culte en Algérie.
Après la messe et les salutations sur le parvis, nous replongeons dans la vie algéroise d’un dimanche-jour-de-semaine ; Aurélie et moi allons consulter nos emails au cyber-café installé au coin de la rue et qui s’appelle le “Sacré Cyber” ! Normal, puisqu’il est installé rue du Sacré Coeur, rue peut-être connue sous un autre nom sur les plans maintenant en vente dans toutes les librairies, mais dont le nom usuel est et reste le nom ancien, comme pour tant d’autres rues et lieux d’Alger.
Ce fut une année faste : trois séjours, six semaines, une semaine en famille à fêter trente ans de mariage, quand recommence-t-on ?
Alger change et ne change pas ; le centre-ville est toujours le même, de la belle peinture blanche est régulièrement passée sur la couche précédente sans trop se soucier de l’air marin et de la poussière, viendra-t-il un jour où les façades des immeubles auront tellement grossi qu’elles se rencontreront au milieu de la rue ? En revanche, tout ce qui n’est pas le centre change à toute allure, et même lorsque je vais à Alger plusieurs fois par an, comme cette année, j’ai du mal à me repérer dans les quartiers nouveaux, les rues nouvelles qui n’existent encore sur aucun plan, les plans de circulation qui ne sont logiques que pour les ingénieurs qui les ont conçus ; je continue à me perdre au Val d’Hydra, entre le chemin Beaurepaire et “l’immeuble Shell”, dans ce nouveau quartier dont j’ai quand même fini par me rendre compte qu’il va du pont d’Hydra au square d’El Biar dans un sens et l’ambassade de Suède dans l’autre.
Alger change et ne change pas ; les restaurants que nous connaissions, et dont je me suis amusé à dresser la liste ancienne dans une page à la mode du Guide Baedeker, ont pour la plupart disparu, ou alors vous ne les reconnaîtriez pas ; certes, la Brasserie des Facs est toujours là, elle a rouvert il y a quelques années après fermeture et travaux, et on y mange exactement comme dans le temps, même menu, même ambiance, mêmes prix très abordables ; la nouveauté, c’est que la plupart des cafés devant lesquels nous passions sans entrer à moins de vouloir s’intoxiquer avec la fumée des cigarettes SNTA de l’époque a cédé la place à des gargotes et fast-food de tout acabit, et où je dois dire que l’on ne mange pas si mal, et pour pas cher ; il y en a partout, rue Michelet au Trou des Facs, dans le bas de la rue Richelieu où ils se suivent à la file, entre la Poste et l’avenue Pasteur, à El Biar et Hydra, partout ; impossible de mourir de faim à Alger, même avec un porte-monnaie dégarni. Bien sûr, on y boit de l’eau ou de la gazouz ...
J’ai aussi découvert des restaurants plus discrets, j’avoue que l’on m’y a emmené, je n’aurais jamais deviné que rue Burdeau à droite en montant de la rue Michelet, derrière une porte métallique marron, se cache un restaurant tout à fait convenable qui sert du vin et de la bière et où l’on mange du poisson presque pour rien ; le restaurant se cache ne plus au fond d’un couloir derrière un bar devant lequel trônent quelques filles qu’il vaut mieux se contenter de saluer.
Alger change et ne change pas : la pâtisserie “La Princière” a disparu, c’est une catastrophe pour la culture mondiale, nous ne verrons plus jamais, sauf sur ce site, la devanture décorée de publicités pour le chocolat Suchard ; de plus elle a été remplacée par un magasin de fringues sans intérêt ; presque en face, la boulangerie au coin de la rue du Languedoc ne vend plus de pain mais des gâteaux salés et sucrés, c’est devenu une sorte de salon de thé pour déjeuner sur le pouce, et on y trouve toujours la délicieuse coca, monument de la gastronomie algéroise :
En Novembre, j’ai aussi trouvé des cocas à la boulangerie juste au-dessus de la pompe à essence juste en-dessous de la cathédrale du Sacré-Coeur ; preuve que la coca n’est pas devenu un objet de musée.
Alger change et ne change pas : les Algérois n’ont pas perdu l’habitude d’utiliser les noms anciens des quartiers et des rues ; un exemple attrapé à un arrêt d’autobus : un bus est là, dont la plaque de destination indique en français et en arabe “El Madania” ; arrive à l’arrière du bus une dame qui n’a pas pu voir la destination et à qui un voyageur répond “Salembier” ; c’est le même endroit, au bout du boulevard Bru ou boulevard des martyrs, mais cela fait quarante ans que les bus de la RSTA puis de l’ETUSA (Entreprise de Transport Urbain et Suburbain d'Alger, née des cendres-z-et des ruines de la RSTA) indiquent le nom actuel “El Madania”.
à Alger en2006









