Cinéma au Maroc: Entre doublage et ravage
Pour les producteurs et réalisateurs marocains, l'espace de tournage est là, mais où est l'imagination ? Serait-ce celle de doubler les séries en Darija ?
Le Maroc, une terre de tournage favorable pour un grand nombre de producteurs internationaux, une terre qui, pour des Américains, Français, Italiens…mais également des Anglais et Allemands, semblerait l'espace opportun pour éveiller leur imagination et enrichir leurs idées.
Pour ce qui est du cinéma marocain, il réalise graduellement un progrès. Cela a été remarqué ces dix dernières années, dans des films réalisés par des jeunes cinéastes à savoir Nabyl Ayouch, Adil Fadili, Ahmed Boulane, Yasmine Kassari, Hicham Lasri, Narjis Nejjar… ceux-ci reflètent le Maroc tel qu'il est dans leurs films, avec une touche de modernité, en mettant leur public dans le bain. Sans oublier que la tendance du moment est de briser tous les tabous, sachant que cela devrait être faitprogressivement et non d'un seul coup. Et pour mieux se rapprocher de la situation actuelle du 7e art au Maroc, Azzouz Tnifass, professeur d'histoire de l'art à l'ISADAC (Institut Supérieur d'Art Dramatique et d'Animation Culturelle) et critique d'art, donne son avis sur le cinéma marocain : «Il faut d'abord relever le grand malaise du cinéma au Maroc, qui se retrouve sans demande réelle, par la fermeture des salles.
Dans l'histoire humaine aucun art n'a pu exister sans une attente collective. Les cinéastes aujourd'hui au Maroc ont trouvé une parade contre ce désintérêt pour le cinéma marocain, en tous cas pour certains, en provoquant une polémique par leur film, mais l'art ne peut être justifié uniquement par cela. Sur le plan technique, on peut constater une certaine maturité. Mais tout cela reste amateur». Le cinéma marocain vit de ce qu'il produit, des films distribués dans les salles, et plus la production est en baisse plus le cinéma marocain se détériore et plus les salles sont jetées aux oubliettes. Le problème donc est un problème de budget qui fait que la qualité du produit laisse à désirer. Incorporer des nouveaux outils audiovisuels dans les films comme des images 3D, des trucages, des effets spéciaux, une musique de qualité… tous coutent cher, en plus d'un maquillage parfait, des costumes convenables, et des accessoires adéquats, semblent difficiles à assurer sans un budget raisonnable.
Il faut donc consacrer à chaque film le budget qui lui convient, mieux de réaliser des produits médiocres sans aucune valeur, et perpétuer toujours les mêmes erreurs.
«No budget, no quality!» c'est la formule qui colle le plus à cette situation flagrante, mais les marocains ont pu trouver la solution: des films et séries qui disposent de tous les éléments nécessaires d'un bon produit, à un prix incontestablement convenable, et surtout compris par tous. On devine d'emblée qu'il s'agit des films et séries doublés en darija. Il faut savoir que c'est une nouveauté au Maroc, admettre plutôt que c'est un substitut des films et séries purement marocaines qui ne manquent pas de critiques. Ayna Abi (Margarita), Anna Escudero, El Diablo (Angel), Al Ad Al Aksi (compte à rebours), Vaidehi ou encore les experts de Manhattan… des séries mexicaines, turques, hindous et américaines à l'origine, qui ont subi une double traduction : d'abord en français en Europe, et puis en arabe dialectal au Maroc.
La cuisine où sont concoctés ces fameux plats, se situe au quartier Mâarif de Casablanca portant le nom de «Plug-in» une agence spécialisée dans l'habillage sonore. Cette méthode choisie par les producteurs marocains, celle de doubler les séries en darija, coûte beaucoup moins cher qu'une fiction nationale. En réalité l'idée ne vient pas du vide, doubler en darija permet d'élargir l'audience, surtout que c'est un langage intelligible compris par tous, grands et petits, cultivés et non-cultivés, avec ou sans emploi…c'est la langue maternelle de tous les Marocains, ceci d'une part. D'une autre part, la programmation de ce genre de séries et films, outre ceux traduits en syrien, s'avère la meilleure façon de colmater les nombreux trous sur les grilles de programmes de nos chaines marocaines.
Certes la plupart des téléspectateurs apprécient ces produits, mais ignorent l'effet «hypnose» de ces derniers.
Ils sont de plus en plus passifs, leurs esprits deviennent inévitablement paralysés, incapables de raisonner, d'imposer leurs idées mais surtout incapables de sortir de leur bulle. A savoir qu'ils gaspillent leurs temps précieux à regarder les mêmes histoires, les mêmes situations… sans se rendre compte que c'est une sorte d'abrutissement implicite.
Et oui, « La chance ne sourit qu'aux esprits bien préparés ». Louis Pasteur n'avait pas tort en disant cela, car c'est le cas pour nos amis les publicitaires. Tout est bien ficelé, tout est calculé, le moment de diffusion de ces séries est le moment propice pour passer leurs publicités.
Les publicitaires exploitent l'état d'inaction du téléspectateur, sa posture inerte, pour incruster facilement leurs pub dans son esprit, pendant que toutes les conditions le permettent. D'un point de vue psychologique, ces séries exercent une sorte d'hypnose sur le public, quant aux mots, expressions et gestes… ceux-là constituent des suggestions qui restent gravées à tout jamais dans l'inconscient de chacun, d'où le changement de comportement et de langage parfois. En outre, la méthode des publicitaires ne s'arrête pas là, vu qu'ils font appel aux héros et héroïnes de ces séries dans leurs publicités, ainsi le téléspectateur reste toujours dans sa bulle qui s'élargit de plus en plus et n'affronte pas la réalité des choses en restant toujours stupéfait, ébahi.
Les séries doublées en «darija»
On ne peut surtout pas nier que les séries doublées en «darija» avaient et ont encore un large public, la preuve en chiffres c'est qu'ils totalisaient plus de 50% de parts d'audience, ceci techniquement parlant. Une autre preuve qu'on a pu percevoir : le jour de diffusion du dernier épisode de «Ayna Abi», les rues étaient presque désertes, et le son des télévisions s'entendait du bout de chaque quartier. Tout le monde apprécie, tout le monde regarde avec intérêt sans réaliser la gravité de la chose. Peut-être parce que le langage est familier, et que les gens ont assez de temps libre, ou encore parce comme disent la plupart : «on n'a pas le choix, c'est ce que peuvent présenter les chaines marocaines», ainsi ils baissent les bras et gobent n'importe quel produit.
Lematin.ma









