«Le boulot, c'est surtout l'émancipation. Sans boulot, je m'imagine avec un foulard « hayati » sur la tête, toute la journée à faire la cuisine et le ménage. J'en ai déjà fait l'amère expérience durant mon congé de maternité ». Leila, 39 ans, cadre supérieur, a l'amour du travail dans le sang. Ne serait-ce que parce qu'il lui fournit un alibi acceptable pour fuir momentanément les tâches ménagères qu'elle a en horreur.
Houda, sa collègue de 29 ans, en fait une autre analyse. « Le travail, comme étant une valeur en lui-même est une manière de concrétiser une partie de mes objectifs : m'approprier un métier, exceller dans ce que je fais, être à l'origine d'une plus value réelle. Cela comble mon ego et m'apporte beaucoup en termes de satisfaction personnelle. D'ailleurs, ma mère qui est une femme active également, m'a inculqué que tant que je produis, je m'épanouis et c'est ça, à mon sens, de l'émancipation».Noussaybah, 27 ans, ingénieur, se montre plus mercantiliste : « le boulot m'apporte l'indépendance en termes d'argent », indique-t-elle laconiquement. Emancipation, épanouissement, profit matériel, les motifs diffèrent mais la donne reste la même : le travail est devenu l'une des raisons d'être de la femme marocaine, parfois la seule. Les exemples ne manquent pas de femmes célibataires qui ont sacrifié volontiers amour et rêves de mariage et de maternité pour se forger une carrière brillante.
« Je travaille donc j'existe » semble être leur devise. Le culte du travail est-il en passe de se substituer au culte de la vie familiale sereine? Pour Hayat Bouffarrachen, présidente fondatrice de l'Organisation marocaine pour l'équité familiale et chercheuse en développement social, tout s'est joué sur les dix dernières années. « Les statistiques montrent que le taux de chômage a diminué chez les femmes marocaines de 25 % au cours des 10 dernières années. Les femmes représentent actuellement au moins 24 % de la population active totale.
Dans les zones urbaines du Maroc, 20% de la main d'œuvre est constituée de femmes. Ce pourcentage augmente à environ 37% dans les régions rurales du Royaume », explique-t-elle. Cette évolution quantitative traduit, en effet, un changement des mentalités qui tendaient à croire que la femme exemplaire n'est autre que la femme au foyer et que le succès professionnel d'une femme est une malédiction sur sa famille. « Les bienfaits et les avantages socioéconomiques et moraux de la réussite professionnelle de la femme bénéficient directement à tous les membres de sa grande et petite famille et indirectement à la société, compte tenu de l'impact psychologique, éducatif et économique de la présence d'une femme bien éduquée, épanouie, autonome et forte d'esprit », analyse Hayat Bouffarrachen. Et puis, qui a dit que travailler et être une bonne mère de famille s'excluent ?
Leila, en tant qu'épouse et mère de famille, dit avoir la conscience tranquille. «A la maison, je m'efforce de ne pas aborder de sujets en relation avec mon boulot.
Quelles que soient mes contraintes, j'essaye de ne pas priver mon mari et mes enfants du plateau de thé de l'après-midi et des repas copieux de samedi et de dimanche ». Mais puisqu'on ne peut être à la fois au four et au moulin, le fait de concilier travaux à l'extérieur et à la maison génère inéluctablement des dégâts collatéraux, surtout lorsque le mari se montre intransigeant.
«J'arrive à concilier les deux, mais c'est surtout moi qui paie le prix et personne d'autre. Je pense que la clé de la conciliation, c'est surtout une bonne aide à la maison », soutient Leila. «Le prix à payer c'est une part de ma quiétude et de mon repos et surtout, beaucoup de stress qu'il faut savoir gérer », témoigne Houda. Au demeurant, le mode de vie actuel, de moins en moins sédentaire, facilite énormément la tâche aux femmes travailleuses, comme le souligne Hayat Bouffarrachen. «Elle est bien révolue l'époque où il était mal vu par la société qu'une épouse ne prépare pas les repas de la famille elle-même chez elle. Maintenant, les ménages ne se contentent plus de manger dehors en milieu de journée sous la contrainte des horaires continus, mais ils le font également pendant les week-ends, pour le plaisir de toute la famille ».
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Questions à: Hayat Bouffarrachen • présidente fondatrice de l'Organisation marocaine pour l'équité familiale.
«La femme est entre l'enclume des tâches ménagères et le marteau des conditions difficiles de travail»
• Le travail des femmes est un fait récent au Maroc. Aujourd'hui, comment la femme active est-elle perçue par la société marocaine?
Depuis l'époque de l'indépendance, la situation sociale de la femme active n'a cessé d'évoluer, lui offrant enfin de nos jours un statut bien mérité. La femme marocaine commence à avoir une place de plus en plus importante dans le marché du travail. Il n'est plus rare de voir des femmes marocaines qui travaillent dans diverses professions, au mépris d'un ensemble de traditions sociales qui considèrent que certains emplois ne sont pas faits pour elles. Il est désormais chose courante de voir des femmes servant dans des pompes d'essence, des femmes gardiennes de parkings, chauffeurs de taxis et de bus, bouchères et exerçant d'autres professions qui étaient auparavant rares, voire interdites. Outre ces emplois simples, les femmes sont entrées dans le monde des affaires, y compris le secteur immobilier, la gestion locale en tant qu'agents d'autorité territoriale ou de présidentes de communes. Elles sont également présentes sur le même pied d'égalité que les hommes dans le secteur sécuritaire comme policières, gendarmes, sapeurs-pompiers… Cette mouvance est perçue par certains comme étape positive et indispensable reflétant le changement qui a eu lieu dans la société marocaine durant la dernière décennie. D'autres avancent que ce changement est dû plutôt à la pauvreté de ces femmes ou au besoin de l'argent pressentis au niveau des ménages, ce qui pousse les femmes à accepter des emplois qu'elles n'auraient pas acceptés auparavant.
• Dans quelle mesure le travail de la femme empiète-t-il sur ses devoirs familiaux ?
Je pense que ce sont les femmes appartenant à des milieux sociaux défavorisés qui souffrent le plus de cette situation. La femme au sein de ces milieux est entre l'enclume des tâches ménagères, le devoir maternel et la maigreur du budget familial, et le marteau des conditions difficiles de travail, entre autres les tracas du transport, les exigences du patron… Mais en général, elle est bien révolue l'époque où il était mal vu par la société qu'une épouse ne prépare pas les repas de la famille elle-même chez elle.
Maintenant, les ménages ne se contentent plus de manger dehors en milieu de journée sous la contrainte des horaires continus, mais ils le font également pendant les week-ends, pour le plaisir de toute la famille. Il faut avouer que cette culture qui a été auparavant restreinte à des classes sociales aisées et aux Marocains ayant fait leurs études ou vécu en Europe, s'est étendue aujourd'hui aux familles des classes moyennes.
Repères
Fait récent
La femme au travail est un fait récent au Maroc. Elle remonte au plus à une quarantaine d'années. Aujourd'hui, la gent féminine représente le quart de la main-d'œuvre au Maroc.
Pratiques dévalorisantes
Violences, discrimination basée sur le genre, harcèlement sexuel… cela semble être le lot quotidien des femmes travailleuses. Ces pratiques dévalorisantes qui règnent sur les lieux de travail montrent que les hommes ont encore du mal à accepter le travail des femmes.
Par Meriem Rkiouak | LE MATIN
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